La dictature du chiffre

★★★

• 25 ans • taille 361 800 calories • 1 heure d’activité physique • 53 kilos • 2 rapports sexuels • 1,90 mètres • 4 000 € • 5 fruits et légumes • 8 heures par nuit • 300 amis • Bac +515 cm • 1 500 followers85 C • 60 likes120 m2

Nous voilà tous définis par un système chiffré toujours plus développé. Le bonheur n’est plus que la résultante d’une savante combinaison de chiffres, composants de la matrice de nos vies : « Le jour où j’aurai perdu 8 kilos, où je m’en tiendrai à 1 700 calories par jour, où j’aurai 2 500 followers sur Instagram et où je gagnerai 3 fois le SMIC, alors oui, ce jour-là, je serai vraiment heureuse. »

Ridicule ? Certainement. Nous sommes pourtant nombreux à enfermer notre amour propre et un bonheur possible dans un coffre-fort dont le cadenas ne s’ouvrirait qu’en y composant les chiffres magiques : le 10 (nombres de kilos perdus) et le 55 (surface de l’appartement rêvé).

La dictature du chiffre est en marche, et chaque jour, nous renforçons son pouvoir en chiffrant nos objectifs de vie.

Certes, le système numérique n’est pas dénué d’intérêt lorsqu’il s’agit de constater le chemin parcouru. Les chiffres peuvent aussi être d’une grande aide, particulièrement lorsque nous abordons un domaine encore inexploré (nutrition ; sport ; etc…). Lors de nos débuts, quelques ordres de grandeur peuvent nous permettre de nous repérer.

Pourtant, interrogeons-nous lorsque nous nous fixons pour objectif, par exemple, de rentrer dans du 36 avant l’été : « Est-ce absolument la taille idéale ? Serais-je plus heureuse en rentrant dans du 36 ? Est-ce que c’est parce que je ne rentre pas dans du 36 que je suis malheureuse ? Est-ce que je pense que celles qui ne rentrent pas dans du 36 devraient en être malheureuses ? »

Il arrive aussi qu’à l’évocation d’un des chiffres de la matrice d’un(e) autre, nous remettions en cause notre propre chiffre correspondant, dont nous ne nous préoccupions pourtant pas jusqu’alors. Ainsi, voilà que l’un(e) de nos amis se targue d’avoir de nombreuses parties de jambes en l’air : 5 fois par semaine, tout de même… et après 4 ans de relation ! Nous n’en menons pas large : 1 rapport sexuel par semaine (et encore) et l’on est en couple depuis bien moins longtemps. La comparaison chiffrée fait alors naître doute et frustration : « Qu’est-ce qui cloche chez moi ? Ma vie sexuelle n’est certainement pas assez riche. » Et pourtant, pourquoi s’infliger cette pensée si l’on ne ressent pas le besoin de le faire davantage ; d’autant plus si chaque fois l’on prend son pied ?

Tout le monde n’est pas fait pour rentrer dans un 36. Tout le monde n’est pas fait pour forniquer 5 fois par semaine.

Lorsque l’on se penche sur l’aspect qualité, la question de la quantité est bien vite évincée. Par exemple, le muscle pèse plus lourd que la graisse. Ainsi, pour un même poids, un corps peut présenter de bien différentes façons. Pourquoi devenir esclave de la balance ? De même, 200 calories de brocolis vapeur n’auront pas les mêmes effets que 200 calories de chocolat blanc. Pourquoi surveiller avec obstination ses apports caloriques ? Quant à l’argent, au-delà d’un certain seuil, une augmentation de revenus n’entraîne pas pour autant d’augmentation du bien-être1. Pourquoi en vouloir toujours plus ?

Mais pourquoi (diantre) continuons-nous à nous préoccuper des chiffres ?

Illustrations suprêmes de la réussite, ils flottent autour de nous en permanence. Qu’il s’agisse de nombre de followers, d’âge, d’années d’études, de mensurations, de revenus (et j’en passe et des meilleurs), certains s’appliquent à afficher les chiffres de leur matrice aux yeux de tous. Gages de qualité personnelle, preuves d’exister. Leurs chiffres épatent et deviennent référence ; les industriels s’en saisissent afin de susciter envie, désir et frustration ; le consommateur, affaibli par un sentiment d’insécurité, se rue sur la dernière crème minceur et le nouveau yaourt allégé. Banco.

Nous voilà donc harcelés de chiffres, sommés de nous préoccuper de notre matrice. Il s’agit de rapprocher au mieux celle-ci de la matrice idéale : la matrice référence, celle qui combine un alignement de chiffres semblable au rarissime alignement des planètes.

Mesdames, messieurs, quels que soient les numéros gagnants de la loterie, il est temps de brandir notre troisième doigt à tous ceux qui nous laissent penser qu’il nous faut chiffrer nos rêves.

★★★


1Cf. étude de la Proceeding of National Academy of Sciences | Daniel Khaneman et Angus Deaton | Septembre 2010.

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