Perfection, quand tu (ne) nous tient (pas)

★★★

Il y a quelques années, alors que je passais un entretien d’embauche, la recruteuse me posa une question dont l’originalité me décoiffa le chignon : « Quel est votre plus grand défaut ? »

Ma réponse n’en fût que doublement plus originale : « Je suis une perfectionniste. »

La dame ria en levant légèrement les yeux au ciel, et mon oreille ne put s’empêcher de capter une onde de suffisance. La responsable en ressources humaines qu’elle était n’en était visiblement pas à son coup d’essai, on ne la lui faisait pas à elle, trop fastoche.

« C’est un faux défaut, ça. » me répondit-elle.

Un faux défaut ? Tiens donc.

Il est vrai que nombre d’entre nous se définissent comme tel. Le terme « perfectionniste » est même souvent assimilé à une qualité : celle de s’appliquer (dans tout ce que l’on fait) à être aussi proche que possible de la perfection. Assiduité, persévérance, souci du détail et objectifs toujours renouvelés sont autant de marqueurs d’une personnalité « perfectionniste », comme on aime à se l’imaginer aujourd’hui.

Si l’on concède qu’il soit lié à un sentiment d’insatisfaction permanent, le perfectionnisme est loin d’être considéré comme un vilain défaut (d’où la remarque de ma recruteuse). C’est d’ailleurs pourquoi bien des gens aiment à se dire perfectionnistes, drapés dans une robe de fausse modestie.

Et pourtant, détrompons-nous : l’amour du travail bien fait et le perfectionnisme sont deux choses bien distinctes. Le premier est une qualité indéniable ; le second, un véritable boulet.

Par définition, le perfectionniste est un adepte de la perfection.

D’une part, cette dernière étant inatteignable, le perfectionniste vit une relation fusionnelle avec ses deux plus fidèles compères : Mademoiselle Frustration et Lady Insatisfaction. Ainsi, le perfectionniste se juge à tous les niveaux et dans tous les domaines, conditionné par une projection « parfaite » de sa vie et de lui-même. Quels que soient ses progrès, la personne qu’il rêve de devenir a toujours une longueur d’avance (c’est qu’elle court vite, la garce). Le perfectionniste trouve à redire sur tout, et peine donc à profiter simplement de la vie et de l’instant. En effet, son esprit pointe toujours du doigt le petit grain de sable qui fait couiner la mécanique à toute heure.

D’autre part, l’idée de perfection faisant loi dans tout, le perfectionniste se réfère à celle-ci en basant donc son observation sur un fantasme. Il en ressort un grand manque de modération dans son jugement, en particulier lorsque celui-ci porte sur lui-même. Le perfectionniste n’est plus doté d’aucune nuance : soit c’est parfait, soit c’est complètement nul. Et comme rien n’est jamais parfait, notre sujet peut se retrouver aspiré par la spirale infernale de son mode de pensée : s’il n’est parfait en rien, par définition, il est donc une sombre merde en tout.

Les voilà, les vrais tourments du perfectionnisme, qui n’a alors plus du tout une allure de « faux défaut ». Le perfectionniste fantasme toujours davantage sa vie, son corps, ses capacités et ses possibles réussites. Or, vivre dans le fantasme, c’est aussi vivre dans le rejet du réel, et donc de sa propre vie.

Il faut dire qu’aujourd’hui, les réseaux sociaux, les médias et la publicité donnent beaucoup d’eau au (vicieux) moulin des perfectionnistes.

Les publicités présentent des corps (photoshopés) aux lignes presque irréelles et au grain de peau plus lisse que le marbre, sans tâches et sans accros. Les paysages, les maisons, les mets les plus appétissants, les grands salons décorés avec goût : tout brille de mille feux sur le papier glacé, aveuglant le lecteur émerveillé.

Articles, interviews et reportages mettent à l’honneur chanteurs, actrices, mannequins et artistes en tous genres ; les journalistes usent et abusent de superlatifs, présentant presque ces hommes et ces femmes comme des sur-Hommes, touchés par la grâce, aimés de tous, vivant une vie de paillettes et de gloire.

Enfin, sur les réseaux sociaux, chacun se montre sous son meilleur jour, exposant fièrement sa « part de parfait ». Instagram (par exemple) est devenu une immense mosaïque de perfection, assemblage déconcertant auquel chacun participe avec rage, alimentant sans cesse cette image grotesque de la réussite : être jeune, beau, musclé, bronzé et riche.

Ainsi, je vous le demande solennellement : mettons un terme à cette mascarade, et venons en aide aux perfectionnistes qui se noient dans cet océan d’images, en célébrant la vie dans toute sa rugosité et son irrégularité.

À toi, perfectionniste, il est temps d’embrasser toute ton imperfection, parce que c’est elle qui fait de toi un être réel, un être en vie. Souviens-toi que « parfait » n’est qu’une vue de l’esprit, et que le tien n’attend qu’une chose : s’émerveiller de toutes les bizarreries qui rendent le monde, les autres et toi-même plus vibrants que jamais.

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